Dans la nuit et le vent | Extrait du chapitre 4
Patrick Leigh Fermor
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J’avais évoqué en décembre 2007 les deux livres de Patrick Leigh Fermor, Le temps des offrandes | Entre fleuve et forêt, sur son périple démarré en décembre 1933… À pied, entre Londres et Constantinople…
Ce matin, j’écoutais le podcast d’Anne Lamotte — En direct des États-Unis — et, instantanément, ce dernier a réveillé un souvenir de lecture que je livre ici (certes trop long mais je pense que le rappel du contexte est indispensable)…
Bref, après une Katzenjammer mémorable1, le vol de son carnet de voyage et de son passeport…
[…] Citation […]
Et c’est dans l’une de ces villes disparues de la Rhénanie, je ne me rappelle pas où, que j’eus un aperçu de la rapidité de la métamorphose chez de nombreux Allemands. Dans un bar fréquenté par des ouvriers, je me liai un soir avec plusieurs apprentis en bleu de travail qui venaient de quitter leur chaîne. Ils avaient à peu près mon âge et l’un d’eux, un gaillard amusant qui aimait à faire le clown, me dit : pourquoi ne viendrais-je pas dormir sur le lit de camp de son frère ? Je gravis l’échelle menant dans son grenier pour atterrir au milieu d’un sanctuaire nazi. Les murs étaient couverts de drapeaux, de photographies, d’affiches, de slogans et d’emblèmes. Il m’expliqua la nature de ses objets cultuels avec un zèle fétichiste en gardant pour la fin la pièce centrale de sa collection : un pistolet automatique, un Luger parabellum, je crois, soigneusement graissé et enveloppé dans une toile imperméable, environné d’une pile de boîtes en carton vert remplies de balles. Il démaillota le pistolet, le mit en état de marche, chargea le magasin, l’inséra dans son arme puis l’éjecta, se sangla d’une ceinture, d’un baudrier et d’un étui et « entreprit de jouer au cow-boy ; s’emparant brusquement de son arme, il la jetait en l’air, la faisait tourner autour de son doigt par la gâchette et sautillait en fermant un œil et en imitant le bruit des coups de feu d’un claquement de langue… Quand je remarquai qu’il devait parfois se trouver à l’étroit dans un décor aussi envahissant, il éclata de rire et s’assit sur son lit :
« Mensch! Tu aurais vu comment c’était l’année dernière ! Tu aurais bien ri ! C’étaient partout des drapeaux rouges, des étoiles, des faucilles et des marteaux, des photos de Lénine et de Staline ou des affiches “Travailleurs du monde, unissez-vous !”. À l’époque, je tombais à bras raccourcis sur quiconque chantait le Horst Wessel Lied ! Ce n’était que Drapeau rouge et Internationale, à ce moment-là ! Je n’étais pas seulement un Sozi mais un Kommi, ein echter Bolschewik ! (Il salua, bras tendu en fermant le poing.) Tu m’aurais vu ! Combats de rues ! Nous tabassions les nazis et ils nous en faisaient tout autant. Nous mourions de rire – Man hat sich totgelacht. Et tout à coup, quand Hitler est venu au pouvoir, j’ai compris que ce n’étaient que stupidités et mensonges. Je me suis rendu compte qu’Adolf était l’homme qu’il me fallait. D’un seul coup ! (Il claqua des doigts.) Et me voici ! »
Et quant à ses anciens copains ? m’enquis-je.
« Eux aussi ont changé ! Tous ces gars qu’on a vus au bar. Chacun d’eux ! Ils font tous partie des SA, à présent. »
Les gens avaient-ils été nombreux à les imiter ? Nombreux ? Ses yeux s’écarquillèrent.
« Des millions nous ont imités ! J’ai été sidéré de la vitesse à laquelle ils ont changé de bord ! »
N’osant encore y croire, il secoua la tête pendant un instant. Puis un large sourire béat s’épanouit sur son visage cependant qu’il laissait pleuvoir les balles d’une main dans l’autre comme autant de grains de chapelet.
« Sakra Haxen noch amal ! C’est à peine s’il reste quelques Sozis ou Kommis à buter, aujourd’hui ! »
Il partit d’un joyeux éclat de rire. Et que pensaient ses parents de tout ceci ? Je les avais rencontrés en montant, un couple plutôt brave, l’air décati, occupé à écouter la radio près du poêle de la cuisine. Ma remarque provoqua un haussement d’épaules et parut le déprimer.
« Mensch ! Ils ne comprennent rien. Mon père est dépassé : pense qu’au Kaiser, à Bismarck et au vieil Hindenburg, lequel est mort, lui aussi – au moins, il a aidé le Führer à arriver là où il est ! Quant à ma mère, elle ne sait rien de la politique ; tout ce qui l’intéresse, c’est d’aller à l’église. Elle aussi est dépassée. »
La soudaine éclaircie me permettait de me rendre compte combien je m’étais rapproché des Alpes, sur cette route qui courait vers l’est et sortait de Traunstein, ma dernière halte bavaroise. Les nuages s’étaient dissipés et le grand massif se dressait sur la plaine, aussi abrupt qu’un muret sur un champ. Les pics neigeux scintillaient, zébrés d’ombres bleues ; les cercles sombres des sapins et les sommets des Alpes de Kitzbühel et du Tyrol oriental s’imbriquaient dans le ciel au-dessus d’un lacis de vallées obscures. Un panneau indiquait le sud et suivait la vallée où se tapissait Bad Reichenhall. Là-haut sur la corniche, Berchtesgaden, alors connu pour sa seule abbaye, son château et son panorama étendu sur les basses terres bavaroises.
Mais je m’orientai vers l’est et atteignis les berges du Salzach en fin d’après-midi. Une barrière rouge, noir et blanc barrait la route. À l’intérieur du poste de douane se trouvait la dernière photo du Führer. Les ultimes croix gammées paraient les manches des uniformes ; quelques minutes plus tard, derrière une barrière rayée de rouge et de blanc, un fonctionnaire autrichien tamponnait mon passeport, le 24 janvier 1934.
À la tombée du jour, je regardais les statues et déambulais sous les colonnades baroques de Salzbourg à la recherche d’un café. J’en trouvai un dont les fenêtres ouvraient sur une fontaine ornée d’une cavalcade de chevaux et d’une profusion de stalactites.
Extrait2 du chapitre 4 — Winterreise — de Dans la nuit et le vent tiré du ePub | Patrick Leigh Fermor avec une chouette surprise : « pendant des années on crut ce troisième manuscrit abandonné, inachevé, voire inexistant. Nombreux sont ceux qui désespéraient de le lire un jour… Puis, miracle, aujourd’hui paraît enfin ce troisième récit, La Route interrompue, inédit, magistral, qui nous mène jusqu’au Mont Athos en Grèce. »
Bien évidemment, tout parallèle avec des situations quasi similaires de part et d’autre sur cette planète procède d’une étonnante coïncidence…