Scènes ordinaires dans le RER
Chronique ordinaire | Première version de cette chronique publiée sur 01net en février 2001
dans
groummphh
C’est la fin de la journée. Le moment du transport collectif. Une place libre et propre à portée et déjà le repos ? Erreur ! Il y a toujours un emmerdeur technologique à faible portée.
Vous avez poireauté sur le quai bondé de la station de RER, supporté dents serrées le bruit de perceuse des freins du wagon suranné, ouvert avec difficulté ses portes sponsorisées par un club de gym, recherché une place pas trop cradingue, collante, taguée… L’examen du siège visé est favorable ; vous allez poser vos fesses, émoustillé à la pensée d’un tranquille retour au bercail.
Erreur ! L’emmerdeur technologique est au coin de la banquette.
Ce type de gêneur se reconnaît à plusieurs manies. Il exhibe son matériel sans complexes, son matériel technologique, pas d’ambiguïté. Il a oublié de programmer le mode silence de ses équipements. Il s’arrange toujours pour qu’on ne l’oublie pas. Un fâcheux, quoi !
Bip, bip, blip, bip ! Compose-t-il un numéro ? Non, il joue sur son téléphone portable. Essayez de vous concentrer sur l’actu déjà rance du quotidien du matin avec les bip, bip, bip, bip incessants, parfaitement audibles d’un bout à l’autre du wagon. Enfin, vous arrivez à vous concentrer sur les brèves (les salades ont des taux de nitrate commac ; la viande, vous la voulez avec prion mais sans nitrates ?) car votre voisin en a eu marre de battre perpétuellement son portable.
Le bonheur est de courte durée. C’est maintenant une réduction tonitruante des trompettes d’Aida pour portable en La majeur qui vous fait sursauter. Le casse-pieds s’est mué en correspondant, pas très anonyme. « Oui… Hein ? Oui… Hein ? Hein ? Ahhhh ? Oui
!! J’arrive dans 5 minutes à la maison… Cinq, oui cinq… Hein ? Ouuuuu ? Mais devant la maison…»
Avec les autres voyageurs, on s’échange des regards de conspirateurs : « plus que 5 minutes à tenir ! » Que cinq minutes, certes, mais cinq minutes quand même dans le raffut de tôles malmenées du train qui franchit les aiguillages, notre importun hurlant pour couvrir le bruit de fond. On se retrouve avec nos littératures respectives sur les genoux à attendre qu’il ait fini de préparer son rendez-vous de “dans cinq minutes”.
Deux minutes d’arrêt, téléphone man sort. Enfin peinards ? Non ! Voici Monsieur Palm qui arrive. Entre l’extraction du Tuba VI ultra plat, l’immobilisation de la bête entre les deux mains et la visée implicite de votre bedaine… Deux secondes chrono ! Seul hic, le Tuba VI (ou VII ou IX) se trouve dans l’espace où vous aviez redéployé votre journal.
Très vite, vous voilà avec le machin quasiment sur vos genoux, votre journal à 5 cm des yeux et un vis-à-vis à la tête obstinément penchée. Inutile de lui dire qu’il commence à vous agacer, il est ailleurs.
Tournez la page pour reconquérir l’espace perdu. Dès que le papier couvre son bel écran couleur, susurrez-lui d’une voix suave accompagnée d’un sourire carnassier : « Je ne vous gêne pas, j’espère ? » Victoire éclair ? Nenni ! Tuba XXX a disparu au profit de la chaussure gauche (de sport de préférence :-) de son propriétaire. Sourdant de votre journal, l’odeur est bien celle de la fin d’une journée passée à cavaler. Et vous de regretter amèrement la situation précédente. Tuba ne pue pas, lui !