[…] Ce billet a été rédigé naguère par Joël Seguin, éditeur chez Eyrolles. Il vit aujourd’hui près de Minneapolis (USA) […]
Une voix prenante. Habitée. Un rythme soutenu. Les minutes s’écoulent. Le voyage prend forme. Vous n’êtes pas branché sur la radio. Vous ne vibrez pas avec les acteurs jouant sur une scène de théâtre. Non, vous écoutez une voix primée, celle d’un auteur qui lit son propre texte. Une autre version du livre, incarnée, en chair et en os.

Cette manière de “lire”, vieille de seulement vingt ans, a alimenté les clubs de livres et fait le bonheur… des conducteurs de trucks sillonnant les Etats-Unis avant de sortir de l’ombre. Les chiffres de ventes s’envolent. En un rien de temps. Depuis ces trois dernières années, près d’un tiers des nouveautés de livres sont proposées dans une version à écouter, intégrale et/ou abrégée. Un nouvel usage du livre s’impose, massivement.
Le petit génie MP3 est passé par là. Les cassettes et autres CD s’effacent devant l’évidence. En conduisant ou en veillant le soir quand s’endort l’ado autiste que j’accompagne, j’écoute sur mon iPod des livres, des émissions radios ou encore le programme Meet the writers de Barnes and Noble. Téléchargement sur internet, choix à la carte, simplicité d’usage et, également, excellent moyen de se perfectionner dans une langue étrangère.
Les maisons d’édition ne cèdent plus les droits audio comme auparavant : elles prennent en charge ce nouveau business. Le travail se fait en studio avec l’auteur lui-même, une célébrité ou un acteur professionnel. Les plus vendus ? Les best-sellers (5 millions d’audio books vendus pour Harry Potter), les livres “self-care” et les livres Business. Le modèle économique en devenir est celui des films avec la location forfaitaire au mois ou avec l’achat au prix du neuf. Business rentable avec le MP3, pas avec le CD.
Investir le créneau du livre à écouter est une bonne manière pour les éditeurs de prendre au sérieux cette remarque de Steve Riggio à la tête de Barnes and Noble :
“Publishers really add very little value to the distribution of book content. They are not terribly good at physical book distribution, and they are not very good at technology. They will have a place in the digital world, but smaller than it is today”.
Surtout qu’il est maintenant plus facile d’imaginer concrètement le livre dans sa version électronique en observant les avancées technologiques du iPhone. Son format est presque celui du livre de poche et son écran sans clavier se rapproche d’une page de livre.
Le livre est sans doute le prochain invité d’une déclinaison un peu plus grande du iPhone. Il rejoindra l’audiobook bien sûr et les autres médias : la musique, l’internet, la radio, la télé et la vidéo. Le partenariat d’Apple avec Google pourrait s’étendre et accueillir les fonds des bibliothèques américaines numérisés à tour de bras depuis deux ans mais handicapés par l’absence de support électronique adapté au livre. Les éditeurs ont là matière à réflexion.
[…] Ce billet a été rédigé naguère par Joël Seguin, éditeur chez Eyrolles. Il vit aujourd’hui près de Minneapolis (USA) […]
Ici aux USA, l’oral et l’image passionnent tout autant, voire plus, que l’écrit. Cela dit, le livre occupe une place majeure au pays des maisons d’édition géantes, des presses universitaires respectées et des éditeurs indépendants toujours actifs. En France, le livre est un média à part. Ses auteurs font la une des magazines. Des suppléments hebdomadaires lui sont dédiés dans la presse écrite. Les stars télé s’en emparent en animant des émissions littéraires. Mais des deux côtés de l’Altantique, la baisse du nombre de lecteurs, des boulimiques aux jeunes, est un casse-tête. Les ventes de livres ne se cumulent plus sur une période supérieure à un an comme auparavant. Tout est maintenant périlleusement dit en trois à six mois pour la majorité d’entre eux.
Que le livre perde du terrain, pourquoi pas. Qu’il en perde alors que son environnement est différent, c’est bizarre. Que veulent donc nous dire les lecteurs américains et français ?

Essayons de traduire sans pathos. En ne pensant ni aux contraintes de l’éditeur, du libraire ou de l’auteur. En laissant parler le lecteur devenu internaute et zappeur de programmes télé, amateur de jeux vidéos ou loueur de dvd à l’heure du tout chez soi.
Bizarre cette baisse continuelle, le nombre de lecteurs devrait augmenter, non ? Les livres sont partout, plus séduisants que jamais, avec tous les prix imaginables…
C’est que notre ami lecteur a bien changé. Un ami lecteur qui voit l’accès aux autres médias avec des forfaits au mois si abordables. Un ami lecteur qui sait que le livre permet vraiment de penser par soi-même mais qui n’y touche pas ! Je me reconnais dans ce lecteur. Je suis autant intéressé par les nouveautés dans les rayons cuisine que photo, voyage, roman, politique, religion, histoire, enfant, sociologie, business, bricolage, poésie, musique, animaux ou nature. Je fais un choix à contre coeur. Contrairement à mes envies, je ne peux pas me permettre d’acheter régulièrement un livre dans trois à cinq rayons différents et je connais les limites de la bibliothèque ou du livre Used.
Et la télé et internet ont pris leur part de mon gâteau jusqu’alors réservé au livre. Habitué au brassage des programmes télé et à internet, je m’intéresse facilement à plus de sujets. Je me surprends à trouver normal l’accès total, abordable, immédiat avec internet ou la télévision, décalé avec le cinéma… et n’en attend pas moins des librairies de demain. Avec un forfait combinant en dur et en ligne, le livre papier et le livre électronique ? Pourquoi pas.
Les révolutions sont peu nombreuses et se concrétisent lentement dans les faits. La révolution numérique est surtout dans les esprits. Quelques uns comme Steve Jobs imaginent plus loin que d’autres. De même, l’accès au livre était une révolution en marche. Des signes avant-coureurs ? La montée en puissance ces dernières décennies du format poche en France. Ou les chaînes de librairies s’appuyant toujours plus sur le prix libre du livre aux USA. Et bien sûr, cette baisse régulière du nombre de lecteurs, non par désamour du livre mais par la force des choses.
Ces lecteurs sont loin d’être perdus, ils ne demandent qu’à être entendus.
[…] Ce billet a été rédigé naguère par Joël Seguin, éditeur chez Eyrolles. Il vit aujourd’hui près de Minneapolis (USA) […]
Lecteur-acheteur, je viens de recevoir un livre like new sur les mémoires d’une éditrice. Je l’ai commandé il y a trois jours auprès d’un autre internaute résidant en Floride. Pour moins de 5 dollars avec envoi compris contre 14 dollars lorsqu’il a été publié six années plus tôt.
Lecteur-vendeur, je viens de me séparer dans le même temps d’autres livres pour la moitié de leur prix d’origine. Used, like new, pre-owned… il y a là une nouvelle manière d’accéder aux livres qui émerge. Un bon moyen pour les libraires possédant une plate-forme de vente en ligne d’organiser la rencontre de leurs lecteurs et de multiplier les contacts avec eux.
Le Used en plein essor ? Logique lorsque l’on réalise la puissance des outils en ligne désormais aux mains des lecteurs. Rien ne prouve d’ailleurs que cela parasite la vente du neuf. Rien n’indique que seuls les livres d’étudiants seront concernés puisque contre toute attente les plus de 35 ans sont les plus nombreux à acheter et revendre. Dans le cas des livres, Used ou “d’occasion” est une notion vague. Personne ne veut acheter un livre surligné, tâché, déchiré, corné, annoté, négligé, mal traité. Les ventes en ligne se concentrent donc sur les exemplaires propres. Ce qui montre que lu ou non, un livre peut voyager à nouveau, retrouver un propriétaire provisoire ou définitif. Je prête souvent mes livres lus, car en parfait état.
L’engouement pour le Used montre bien comment le livre peut être utilisé.
Allons plus loin : depuis quelques années, un autre type de bibliothèques en ligne a vu le jour, celles des dvd de films. J’ai été abonné aux services de Netflix, la start-up à succès basée en Californie proposant un service de location de vidéos et ne disposant pas de magasins en dur. Pour 15 dollars par mois et deux films qui tournent en permanence, vous recevez une lettre pré-affranchie comportant le dvd à renvoyer après avoir vu le film. Vous pouvez garder le dvd plusieurs semaines si vous le souhaitez. Leur concurrent Blockbuster, traditionnellement implanté avec ses magasins, se devait de réagir fortement. Il propose le même abonnement que Netflix avec la possibilité nouvelle de retourner soi-même le dvd en magasin plutôt que de le renvoyer au dépôt par la poste. L’offre en magasin est assez limitée quand la librairie en ligne est quasi exhaustive. Je suis maintenant abonné à Blockbuster dont les magasins ne désemplissent plus. Parions que je vais louer plus de films.
J’ai déjà écrit ici mon enthousiasme à propos des progrès à venir de la lecture électronique si une nouvelle génération d’ordinateurs portables la met en valeur, contrairement à aujourd’hui. Je suis par contre réservé à propos d’une version électronique téléchargeable car le piratage serait dévastateur et massif à l’instar de la musique et des films.
Quid d’un système de location de livres, parallèlement à l’offre de neuf et du used ? Avec comme pour le cinéma une période de disponibilité correspondant à la fin du premier cycle naturel de la vie d’un livre en librairie, soit entre six et douze mois. Rien ne change pour l’éditeur et le libraire qui se sécurisent ainsi financièrement. Après ce délai, la majorité des livres sombrent dans le néant avec des réassorts ridicules au cours des années qui suivent. Sans parler du stock restant alors inutilisé et pilonné à l’heure où le livre passe au vert.
En tant qu’œuvre, le film et le livre ont de nombreux points communs. Plus qu’avec le disque. Un tel scénario pour les libraires est-il forcément un scénario catastrophe ? Louer les versions électroniques de livres pour quelques jours sur la librairie en ligne… Les recevoir par la poste sur un dvd. Les renvoyer ou se rendre en librairie pour les rapporter et en profiter pour apprécier la sélection du libraire. Selon le modèle à succès du dvd, le lecteur déboursera 15 dollars par mois pour louer 1 livre électronique sans délai de retour immédiat et 1 livre papier avec retour sous quelques jours mais à récupérer et à rapporter en librairie. Je pense pouvoir louer deux à quatre dvd-livres par mois que je recevrai chez moi. Et aller chercher en librairie deux livres en location par mois. Deux livres used mais like new.
À l’année, je débourserai donc près de 200 dollars par an pour un budget dédié aux livres en location. Sans compter mon budget pour mes livres used et mes livres achetés neufs. Pas si mal.
Absurdité ou opportunité ? En tout cas, plus vraiment de la fiction pour l’éditeur et le libraire… Le lecteur aura toujours le dernier mot.
À suivre.
