La page à louer
Lecteur et internaute, une seule et même personne
[…] Ce billet a été rédigé naguère par Joël Seguin, éditeur chez Eyrolles. Il vit aujourd’hui près de Minneapolis (USA) […]
Lecteur-acheteur, je viens de recevoir un livre like new sur les mémoires d’une éditrice. Je l’ai commandé il y a trois jours auprès d’un autre internaute résidant en Floride. Pour moins de 5 dollars avec envoi compris contre 14 dollars lorsqu’il a été publié six années plus tôt.
Lecteur-vendeur, je viens de me séparer dans le même temps d’autres livres pour la moitié de leur prix d’origine. Used, like new, pre-owned… il y a là une nouvelle manière d’accéder aux livres qui émerge. Un bon moyen pour les libraires possédant une plate-forme de vente en ligne d’organiser la rencontre de leurs lecteurs et de multiplier les contacts avec eux.
Le Used en plein essor ? Logique lorsque l’on réalise la puissance des outils en ligne désormais aux mains des lecteurs. Rien ne prouve d’ailleurs que cela parasite la vente du neuf. Rien n’indique que seuls les livres d’étudiants seront concernés puisque contre toute attente les plus de 35 ans sont les plus nombreux à acheter et revendre. Dans le cas des livres, Used ou “d’occasion” est une notion vague. Personne ne veut acheter un livre surligné, tâché, déchiré, corné, annoté, négligé, mal traité. Les ventes en ligne se concentrent donc sur les exemplaires propres. Ce qui montre que lu ou non, un livre peut voyager à nouveau, retrouver un propriétaire provisoire ou définitif. Je prête souvent mes livres lus, car en parfait état.
L’engouement pour le Used montre bien comment le livre peut être utilisé.
Allons plus loin : depuis quelques années, un autre type de bibliothèques en ligne a vu le jour, celles des dvd de films. J’ai été abonné aux services de Netflix, la start-up à succès basée en Californie proposant un service de location de vidéos et ne disposant pas de magasins en dur. Pour 15 dollars par mois et deux films qui tournent en permanence, vous recevez une lettre pré-affranchie comportant le dvd à renvoyer après avoir vu le film. Vous pouvez garder le dvd plusieurs semaines si vous le souhaitez. Leur concurrent Blockbuster, traditionnellement implanté avec ses magasins, se devait de réagir fortement. Il propose le même abonnement que Netflix avec la possibilité nouvelle de retourner soi-même le dvd en magasin plutôt que de le renvoyer au dépôt par la poste. L’offre en magasin est assez limitée quand la librairie en ligne est quasi exhaustive. Je suis maintenant abonné à Blockbuster dont les magasins ne désemplissent plus. Parions que je vais louer plus de films.
J’ai déjà écrit ici mon enthousiasme à propos des progrès à venir de la lecture électronique si une nouvelle génération d’ordinateurs portables la met en valeur, contrairement à aujourd’hui. Je suis par contre réservé à propos d’une version électronique téléchargeable car le piratage serait dévastateur et massif à l’instar de la musique et des films.
Quid d’un système de location de livres, parallèlement à l’offre de neuf et du used ? Avec comme pour le cinéma une période de disponibilité correspondant à la fin du premier cycle naturel de la vie d’un livre en librairie, soit entre six et douze mois. Rien ne change pour l’éditeur et le libraire qui se sécurisent ainsi financièrement. Après ce délai, la majorité des livres sombrent dans le néant avec des réassorts ridicules au cours des années qui suivent. Sans parler du stock restant alors inutilisé et pilonné à l’heure où le livre passe au vert.
En tant qu’œuvre, le film et le livre ont de nombreux points communs. Plus qu’avec le disque. Un tel scénario pour les libraires est-il forcément un scénario catastrophe ? Louer les versions électroniques de livres pour quelques jours sur la librairie en ligne… Les recevoir par la poste sur un dvd. Les renvoyer ou se rendre en librairie pour les rapporter et en profiter pour apprécier la sélection du libraire. Selon le modèle à succès du dvd, le lecteur déboursera 15 dollars par mois pour louer 1 livre électronique sans délai de retour immédiat et 1 livre papier avec retour sous quelques jours mais à récupérer et à rapporter en librairie. Je pense pouvoir louer deux à quatre dvd-livres par mois que je recevrai chez moi. Et aller chercher en librairie deux livres en location par mois. Deux livres used mais like new.
À l’année, je débourserai donc près de 200 dollars par an pour un budget dédié aux livres en location. Sans compter mon budget pour mes livres used et mes livres achetés neufs. Pas si mal.
Absurdité ou opportunité ? En tout cas, plus vraiment de la fiction pour l’éditeur et le libraire… Le lecteur aura toujours le dernier mot.
À suivre.
