Urbanbike

Index |
ou détaillée | Fil RSS | ATOM

Pionniers de l’image numérique | 1

Rémy Poinot, photographe

dans photo

Ces quatre dernières années, l’image numérique s’est irrémédiablement imposée auprès du grand public et a conquis quasiment tous les photographes professionnels. Pourtant je vais vous étonner en vous disant que l’image numérique existe depuis près de vingt ans…

Pour illustrer cela, je vais laisser s’exprimer l’un des pionniers de la photo numérique en France, Rémy Poinot… J’espère obtenir d’autres témoignages de cette qualité mais beaucoup de professionnels sont redevables à Remy qui s’est chargé le plus souvent d’expérimenter comme d’inventer des usages nouveaux…

Juste un petit point d’histoire pour commencer. Dès 1969, j’utilisais déjà deux machines Belin et deux telex SAGEM pour transférer mes images et mes textes au journal L’Équipe pour qui je travaillais alors. Deux exemplaires de chaque parce que ce matériel était horriblement capricieux. D’ailleurs, la qualité des photos tellement épouvantable que l’on mentionnait transmis par Téléphoto pour s’en excuser…! Bref, dès cette époque je savais qu’il était possible de transmettre des images par un moyen analogique.

En passant un beau matin d’avril 1988 devant la vitrine de Pichonnier, ce temple mythique de la photo qui se trouvait alors à quelques encablures de l’école militaire à Paris, je suis tombé en arrêt devant le Canon Ion. Ce boîtier était arrivé 48 heures plus tôt dans cette boutique superbement achalandée alors qu’il venait à peine d’être présenté par le contructeur. Ce n’était pas un appareil numérique mais un magnétique analogique, une sorte de caméscope à images fixes.
Et là, cela a été un véritable coup de foudre. Je suis reparti avec l’unique exemplaire, n’ayant pas hésité une seconde à me faire plaisir à la veille de mon anniversaire…! Ce Canon Ion était doté d’une sortie vidéo Pal et j’ai eu l’idée d’acheter dans la foulée un tout petit moniteur de controle Vidéo Sony pour Camera Broadcast…! Pourquoi ?

Je vais évoquer deux secondes sur mon activité professionnelle. Je suis spécialisé dans les prises de vues sophistiquées nécéssitant une tres forte organisation comme des moyens logistiques importants. Ma philosophie a toujours été de déclarer qu’il n’y a pas de problème complexe qui ne puisse être découpé en une succession de solutions simples, le seul et véritable problème est de n’oublier aucune étape et les mettre toutes en ordre…! À cette période, c’étaient des opérations dotées de budgets conséquents associées à de grosses gestions de risques. Ces missions nécessitaient de tout contrôler. Et donc de trouver en permanence de nouvelles techniques pour limiter les dérapages malheureusement inévitables. Or, sur ce plan, ce nouveau Canon m’offrait des perspectives hallucinantes…
En effet, mes clients, majoritairement des agences de publicité, étaient toutes équipées de magnétoscopes et de moniteurs RVB. L’un des plus gros soucis dans ces opérations délicates est de définir les plans à tourner, de les montrer et de les faire valider…! Avec cette prise de vue associée à un simple écran, tout devenait possible : répérages, castings, stylisme, moyens techniques lourds avec grues, échafaudages, hélico etc. Bien mieux qu’un Polaroid ou un story board, il devenait facile de présenter chaque plan en décrivant ses éventuelles complications…

Cela a été un retentissement et un succès immédiat. Les agences ont adopté cette technique et tout le monde gagnait en temps et en efficacité.
Dans les semaines qui ont suivi, j’ai réfléchi aux autres options que me permettaient ce boîtier. Si le Canon Ion sortait un signal Pal standard, nous pouvions certainement le connecter à une grosse régie vidéo et agir sur l’image…! Ceci a fonctionné au delà de mes espérances et j’ai du faire rendre chèvre l’opérateur de la régie en lui demandant de m’afficher le catalogue intégral de tous les effets possibles et imaginables. Parallèlement, j’avais acquis une des toutes premières imprimantes à sublimation thermique développée par Mitshubishi. Cette dernière récupérait le signal vidéo du Canon pour imprimer mes photographies, c’était fantastique. D’ailleurs, pour la petite histoire, les tirages de l’époque n’ont pas bougé d’un pixel.

Fort de ma récente expérience, j’ai été présenter ces sorties à un responsable de chez Canon à l’époque, Bernard Thomas, pour lui montrer ce que je pouvais faire avec un Canon Ion, une régie vidéo et une imprimante thermique ! Bluffé par mon travail, il m’a révélé une information totalement révolutionnaire à l’époque, la possibilité de faire entrer ces images dans un ordinateur. Cela nécessitait une carte de numérisation pour les transformer en fichiers numériques.

C’est ainsi que je me suis retrouvé dans les 48 heures suivants chez Christian Sauvant Magnet, alors importateur des cartes de numérisation Neotech pour Macintosh II Fx. Et là, j’ai découvert toutes les fonctions de la première mouture de Photoshop, le produit des frères Knoll avant qu’ils soient embauchés par Adobe. Le plus extraordinaire était que l’on pouvait ressortir ces vues retraitées par Photoshop sur mon imprimante à sublimation. Bref, bien que balbutiante, la chaîne de l’imagerie numérique professionnelle se construisait devant mes yeux éblouis ! J’étais pleinement conscient de ce qui se déroulait. Je l’avais perçu dans la semaine qui a suivi l’acquisition de mon Canon Ion. Il m’a toujours semblé que l’informatique depuis Von Neumann était conçue pour traiter de l’information. Or, l’une des expressions les plus denses et complexes est certainement la photographie !

Ensuite ? Ensuite, j’ai continué à investir dans le cadre de mon agence dans cette technologie embryonnaire et coûteuse…  Comme la taille des fichiers Ion au standard Pal — 572 par 776 pixels — était insuffisante ppur une impression hormis en taille réduite, j’ai acquis mon premier calculateur Silicon Graphics 4D35, que j’ai mis en réseau avec mon Macintosh II Fx et un gros scanner Kodak. Je dois à mes clients et à leurs exigences répétées d’avoir été ce pionnier, tout comme à leurs budgets pharaoniques ! Également à mon goût de la technique et à une veille technologique permanente qui ne s’est jamais démentie depuis. Cela m’a permis de nouer des contacts privilégiés avec les constructeurs et leurs représentants. Par ailleurs, j’ai continué à imaginer des solutions pour les besoins de mes clients.

Quelques anecdotes à ce propos.
J’avais fait beaucoup de prises de vues sur des tournages de films, je connaissais très bien le système Video-Control en action sur les caméras Panavision et Arriflex 35 mm et 70 mm. En m’en inspirant, j’avais inventé et construit le dispositif suivant sur Hasselblad : un viseur d’angle Hasselblad modifié en remplaçant le miroir d’origine par un miroir semi transparent 50/50 obtenu sur une chambre Sinar et coupé à la taille (c’était parfois un peu rustique mais toujours précis…!). Du coup, 50 % de la luminosité de l’image allait vers l’oeilleton standard du viseur et 50 % vers une platine à 90 % sur laquelle était fixée une caméra de surveillance militaire Hitachi sensible à 1 lux et utilisée sur les hélicoptères.
Cette caméra de 312 000 pixels en noir et blanc (prévue pour le travail nocturne) envoit son signal vidéo à un moniteur magnétoscope Sony Combi (…comme sur une caméra Panavision et Arriflex)… Et le Sony Combi renvoit à l’imprimante Mitsubishi…! Cette dernière était mixte et pouvait recevoir des signaux vidéo en Pal ou NTSC aussi bien que des fichiers PC par le port parallèle.
Quel intérêt ? Très simple, le client, le DA et également le modèle peuvent voir en direct ce qui se passe et choisir ce qui convenait le mieux pour un tirage !
Ma première imprimante Mitshubishi sortait des 10 x 15 et pesait 12 Kgs… La suivante sortait du 20 x 25 mais pesait 27 kgs (à 53 000 frs l’unité à l’époque…!).
C’était beau, mais il faut admettre que c’était une usine à gaz lourde et coûteuse…!

Je me suis dis qu’on pouvait faire mieux, plus léger (!!), moins cher et en couleurs !
Après le Ion,  j’ai eu un Canon 560 (toujours magnétique) en provenance des USA et qui montait à 25 images par seconde mais en NTSC et en 110 volts… Pour info, le seul appareil numérique qui s’en approché est l’Olympus E100 RS — pour Rapid Shooter — à 15 images/seconde, réservé à des applications de surveillance militaire ou policière.

Je me suis vite rendu compte qu’avec le Ion, nous ne pouvions pas obtenir une image imprimable sauf en toute petite taille et qu’en attendant que les appareils numériques arrivent enfin, il fallait faire scanner des ektas par un photograveur (avec les énormes limites du cmjn) pour les travailler moi-même sous Photoshop 1.0. Bref, si l’on pouvait faire entrer les images dans le Mac II FX via le scanner Crosfield, les imageurs film type Symbolic Sciences n’existant pas encore, on ne pouvait pas faire ressortir ces vues autrement que sous la forme de tirages Iris Scitex au format 30 x 40…!!

Mais le pire était qu’il fallait reshooter le tirage sur banc de repro pour obtenir un ekta à rescanner ultérieurement parce que personne ne voulait autre chose qu’un ekta à l’époque. Aujourd’hui, cela semble démentiel, mais je vous parle d’un temps où les photograveurs faisaient la loi…

Enfin, il n’était pas question de reshooter en 4 X  5 inchs — parce que la précision du film rattrapait le point d’encre de l’Iris — mais en 6 X 7 cm pour passer en dessous… Comme quoi les mathématiques aident parfois en photographie…!!

Ensuite cela s’est amélioré nettement avec l’arrivée de l’imprimante à sublimation Kodak 7700 (destinée aux avions espions Awacks !), un espèce de monstre bardée de poignées destiné à être enfourné dans un rack. Du coup, on obtenait un tirage en tons continus… mais toujours avec l’obligation de scanner pour obtenir cet indispensable Ekta…! J’ai continué ainsi à progresser, pas à pas, avec un peu de logique, beaucoup de veille et plus encore de prévision…

Aujourd’hui les photographes professionnels découvrent l’image numérique dans sa phase optimale, sans avoir besoin de bricoler. Dans le lot des inventions remarquables, le format RAW, ce brut de capteur qui permet de retraiter à postériori ses prises de vue et rend la photo encore plus confortable…
Alors, plongez à votre tour dans le grand bain de l’image numérique et n’oubliez jamais d’imaginer au delà de votre objectif photographique !

Rémy Poinot


Rémy Poinot est photographe, fondateur de The Creative Center et l’auteur de plusieurs ouvrages dont Photo numerique & micro-informatique (Dunod - 1993)

••• edit | décembre 2024 | Disparu en 2017

le 25/05/2006 à 08:30 | .(JavaScript doit être activé pour visualiser cette adresse email) à JChris d'Urbanbike | #